Sylvia Hanschneckenbühl Sylvia Hanschneckenbühl (profitez-en, je ne l’écrirai qu’une fois) ne chante pas Noël et c’est tant mieux ! Sylvia H. (pour les extimes) fait des chansons presque pop avec des paroles sculptée à la hache. Et son album, le tout premier présenté au monde entier, n’a pas été réalisé à l’arrache. Son disque détonne dans la constellation épuisée du rock français et pas seulement parce que la jeune femme porte une admiration sans borne pour une musicienne de Dayton. Mais parce que Does not sing Christmas est un premier essai maitrisé. Et qu’au-delà des références assumées (Breeders, Kristin Hersh, belly), le disque recèle tout le potentiel d’une songwriteuse sincère et libre. Mademoiselle H – qui a bien plus de classe et de mordant qu’une Mademoiselle K – n’oublie jamais que l’on ne retient pas un auditeur sans accrocher une mélodie aux cordes de sa guitare. Pas une seule ne manque ici ! Résumons donc : des mélodies, une voix** et une affection profonde pour ce disque, trois bonnes raisons pour se pencher sur le parcours de cette jeune femme pleine de talents.

Sylvia, pourrais-tu nous dire d’où tu viens ?

Je viens d’une ville industrielle de Lorraine, dont l’usine et la mine sont fermées depuis des années. Je suis née dans une famille de prolos, de bons sidérurgistes, pas du tout branchés par la culture. Je suis la seule musicienne de ma famille. Ma famille a très mal vu le fait que je veuille faire des études d’art, elle m’aurait bien vue fonctionnaire, avec la sécurité de l’emploi.

Malgré ça, la musique était-elle quand même présente dans ta famille ?

Oh oui, ma mère écoutait beaucoup RTL, l’émission « Stop ou encore », je ne sais pas si tu vois…. C’était variété française à fond, son chanteur préféré était Michel Sardou. J’étais même allée voir Patricia Kaas en concert quand j’avais 8 ans, elle était la fierté de notre région tu comprends, elle est de Forbach. Il y avaient tout de même deux ou trois cassettes pas trop pourraves du côté de mon père, dont un best of d’Ennio Morricone, un disque des Shadows, et le double rouge des Beatles.
A 12 ans je me suis fait une copine dont le grand frère était guitariste et écoutait le Velvet. Je lui ai demandé de me faire une copie du best of sur cassette. Je me suis plus ou moins forcée à l’écouter, pour faire comme les grands. Et puis, à force, je me suis mise à vraiment aimer ça. C’était à l’époque de la reformation, en 93. Du coup, ils faisaient la couve de Best et des Inrocks. C’est comme ça que je me suis mise à lire la presse rock, blindée de mots que je ne comprenais pas. C’est avec ces journaux, en particulier Rock&Folk, que j’ai fait mon éducation musicale.

Est-ce que la découverte du Velvet à 12 ans a vraiment été le déclic, le truc qui t’a éloigné de la variété ?

Oui ! Je ne sais pas… Le Velvet, ça me parlait. Et puis, ça emmerdait mes parents. Ils pensaient que cette musique de drogués avait une mauvaise influence sur moi.

A quel age as-tu pu acheter ton premier disque ?

A 12 ans 1/2. C’était White Light/White Heat (second album du Velvet Underground, ndlr).

Envisageais-tu déjà d’exister ainsi, en faisant de la musique ?

Envisager est un bien grand mot… Bien sûr, je voulais faire rock star quand je serais grande, mais j’en rêvais plus que je ne l’envisageais. Je me suis procuré une guitare par le comité d’entreprise de l’usine à mon père, mais je me suis vite rendue compte que je n’étais pas un génie, et que sans cours, je n’y arriverais pas. Alors j’ai lâché l’affaire pendant des années. Je n’étais absolument pas réaliste. Il faut dire que dans ma famille on voit le monde divisé en 2 parties : il y a les gens normaux d’un côté, et de l’autre les gens qu’on voit à la télé, et entre les deux il y a une barrière infranchissable.
Je ne pouvais pas envisager concrètement de passer de « l’autre côté » (et j’ignorais qu’entre l’ouvrier et la star, il y a les musiciens qui ne vivent pas de leur musique ou juste un petit peu).

As-tu présenté Does not sing Christmas à ta famille ?

Euh… oui. Bizarrement, ils l’aiment bien. Bien sûr, ils ne parlent pas un mot d’anglais, ça aide. Mais d’avoir le vrai CD dans les mains, un CD qui ressemble à ceux du commerce, ça leur en a bouché un coin. Ils sont, finalement, assez fiers, je crois. Et puis bon, l’album passe bien un peu partout, en fin de compte, car il a un son assez propre. C’est de la pop qui a l’air gentille, si on fait abstraction des paroles et en général, les gens en font abstraction. Et puis j’ai une voix douce.

Tes parents l’avaient-il déjà entendu cette voix ?

Oui, bien sûr, je chantais tout le temps dans ma chambre. Mais ils ne se mettent à la trouver bien qu’à partir du moment où elle est sur un CD sérieux. Ils avaient déjà entendu des démos de Little Fury, mon groupe précédent, mais ils s’en foutaient un peu, ce n’étaient que des démos !

Peux-tu nous dire deux ou trois choses sur tes débuts en groupe ?

Je me suis mise à la guitare très tard, à l’âge de 19 ans. Dès que j’ai su enchaîner quelques accords et composer deux trois morceaux, j’ai passé une petite annonce dans R&F pour chercher des musiciens. Coup de bol, je suis tombée sur Basile. Il joue d’ailleurs quelques parties de batteries sur l’album. Il faut dire, dans l’annonce j’avais marqué « influences Pixies, Breeders », et je pense que Basile et moi sommes les deux plus grands fans des Breeders en France.
Basile avait un groupe, il leur manquait juste une chanteuse. Je suis arrivée à l’audition, morte de trouille, et je leur ai joué Love Song. Ils m’ont engagée tout de suite. Puis les circonstances ont fait que je suis passée à la basse, beaucoup plus facile à jouer, il y a moins de cordes et les cases sont plus large. Le groupe, qui s’appelait Little Fury, a duré 3 ans. On jouait déjà des titres comme Iris ou Nationale 3.
Après le split j’ai essayé de former un autre groupe. J’ai aussi joué de la basse dans plusieurs groupes en tant que simple exécutante, j’ai même été guitariste soliste dans le groupe La Féline, que j’ai quitté il y a six mois.

Etais-tu aussi une simple exécutante dans Temporary January ?

Plus ou moins, ouais. C’était Jérôme qui composait. J’étais libre de trouver mes propres parties de basse, contrairement à d’autres groupes qui m’imposait mes parties à la note près ! Jérôme avait bien voulu qu’on joue Nicely Stupid sur scène. Mais je n’avais pas beaucoup de pouvoir de décision.

Ton implication artistique a donc été plus évidente dans Little Fury.

Oui. Little Fury, c’était notre groupe avec Basile, nous étions co-leaders. C’était marrant, j’avais compté une fois, on avait tous les deux le même nombre de compos dans la set-list. Je m’aperçois maintenant qu’il est rare de trouver des musiciens qui partagent le même univers et les mêmes envies, comme nous le faisions dans Little Fury.

Quand as-tu envisagé d’enregistrer ce premier disque ?

En mars de l’année dernière. Cela faisait depuis le split de Little Fury que je me disais que ce serait chouette un album de moi toute seule. Mais je ne m’en sentais pas capable, je pensais être trop mauvaise guitariste, je ne pensais pas savoir bien arranger les chansons toute seule, je pensais que trouver un batteur, un ingé-son et un studio ce serait super over compliqué…. Bref, c’était une période de ma vie où
je ne prenais pas de décisions, elles se prenaient toutes seules. Je jouais dans les groupes qui me demandaient, et puis basta.
Et donc, un jour de mars 2008, j’étais en train de lire un livre sur Dylan et j’ai réalisé que je pouvais enregistrer cet album, que c’était pas insurmontable. J’ai tout de suite appelé un pote ingé-son et un pote batteur, ils ont été d’accord et même enthousiastes, donc j’y suis allée.
En fait, je me suis mise à envisager l’aspect pratique de l’enregistrement, ce que je n’avais jamais fait auparavant, et ça m’a paru largement faisable. Alors je me suis empressée de clamer sur tous les toits que j’allais enregistrer un disque, pour qu’après je ne puisse plus revenir en arrière.
Au départ ça devait être beaucoup plus modeste, uniquement des ballades. Puis des amis m’ont dit « tu devrais enregistrer ‘Nicely Stupid’, avec de la batterie »… Du coup ça a pris plus d’ampleur que je ne l’avais initialement prévu. Ça a pris plus de temps aussi. Je n’avais aucune idée de la direction que je devais prendre, de ce que j’allais faire avec cet album sans label, sans distributeur… Je n’ai même pas de compte Sacem !

Dans quelles conditions techniques as-tu enregistré cet album ? L’as-tu fabriqué chez toi ?

Non. Chez moi j’ai bien un Cubase craqué, mais je ne sais pas vraiment m’en servir. Ulrik Palud, l’ingé-son, m’a trouvé un studio à Brest, aménagé dans la cave chez un ami à lui. On est donc partis à Brest en août dernier avec le batteur. On a enregistré les basses-batteries en 3 jours. Ensuite j’ai enregistré mes parties de guitare et les voix dans le home-studio d’Ulrik, à Saint-Denis.
On a fait ça avec les moyens du bord, un seul et même ampli guitare, et aucun effet numérique, j’y tenais. Très peu d’edit, aussi. Je voulais que le truc sonne vrai, avec ses imperfections. J’aime bien les imperfections, je trouve que ce sont elles qui font tout le charme d’un disque. Comme la note un peu fausse, le « fuck » parce qu’on s’est planté dans les paroles… Tout cela humanise l’album.

Les chansons avaient-elle été toutes composées avant le déplacement à Brest ?

Oui, bien avant ! Les chansons ont toutes au moins un an. La plus vieille, Love Song, a été écrites il y a huit ans maintenant. J’ai écrit l’ébauche du texte d’Iris quand j’avais 16 ans… J’avais un vrai stock de chansons, ça a été dur d’en sélectionner douze.

Donc tu as déjà du matériel pour un second ?!

Ouais, vaguement… J’ai des chansons pas finies, d’autres en lesquelles je ne me retrouve plus vraiment et que donc je ne veux plus enregistrer… Quelques trucs très récents, aussi. Et quelques compos que je regrette de n’avoir pas mises sur cet album-là. Mais je ne pense pas encore au prochain album, je t’avouerai. J’attends de voir ce qui se passera avec celui-ci. Ce qui est sûr, c’est que je n’enregistrerai plus toute seule, sans label, sans rien.

On sent, en écoutant le disque, ton admiration pour les Breeders et Kim Deal. Qu’est-ce qui distingue cette musicienne par rapport aux autres ?

Ce qui la distingue des autres est très intime. C’est la façon dont je perçois sa musique qui est particulière. On est tous plus sensibles à certains enchainements d’accords, à certaines mélodies. Quand Kim Deal compose une mélodie, ça me parle, c’est comme ça. En plus, elle a la classe. Elle ne minaude pas, elle picole, et puis elle a une putain de belle voix. C’est une dame super touchante, et très forte en même temps.
Peu de gens aiment vraiment les Breeders, ni même ne les connaissent. Les gens connaissent tous Cannonball, et ça s’arrête là. Pour eux, les Breeders, ça envoie. Ils n’ont aucune idée des ballades sublimes sur les deux derniers albums, Off You par exemple, ou Here No More sur Mountain Battles.

As-tu d’autres influences ? D’autres artistes qui animent ton désir de faire de la musique ?

Bien sûr. Il m’est toujours difficile de parler d’influences, il a des tas de trucs que j’adore et qui ne s’entendent absolument pas dans ma musique, comme Brian Eno par exemple. Here Come the Warm Jets est mon album préféré de tous les temps. Pourtant il n’y a aucun son électronique, aucune expérimentation dans ma musique. J’aime aussi énormément la pop 60’s, les Zombies, les Byrds, les Kinks, les Beatles et bien sûr les Stones. J’aime aussi les one hit wonders du genre Herman’s Hermits. J’ajoute une mention spéciale pour les Who. Pete Townshend est un parolier extraordinaire, et très loin d’être con. Et les compos de John Entwistle sont, pour moi, les meilleures des Who. C’était un putain de mélodiste, on oublie souvent de le dire.

Et actuellement ?

En fait, je n’écoute pas vraiment ce qui sort actuellement. Je n’ai pas cette curiosité-là. Je découvre les choses par hasard, je ne vais pas à la recherche de la nouveauté. C’est par hasard que j’ai découvert Electrelane récemment. Ce fut, disons, mon « groupe de l’année 2008 ». J’aime aussi beaucoup The Divine Comedy.

Aujourd’hui si tu pouvais enregistrer l’album de tes rêves avec tous les moyens qui vont avec, avec qui aimerais-tu travailler ?

Bonne question, je n’y ai jamais pensé. Steve Albini me paraît une réponse évidente, en même temps, si j’en avais l’occasion, je ne sais pas si j’accepterais. Il est infect, comme bonhomme, à ce qu’il paraît. Et puis on me dit assez que ma musique ressemble aux Breeders, alors si j’enregistrais avec Albini, je te laisse imaginer…

Interview deuxième partie…